Il y a eu Villoresi, Ascari, Chiron. Trente mille personnes massées le long des pavés du Neudorf. Une voiture allemande déguisée en française, une moto lancée dans un officiel, une heure de retard et une chaleur à faire fondre le bitume. Le 3 août 1947, Strasbourg a vécu une journée de course automobile comme elle n’en a jamais revécu. Et presque tout le monde l’a oubliée.
| Circuit | Strasbourg-Neudorf, en ville |
| Longueur | 3,6 km par tour |
| Distance | 85 tours, environ 308 km |
| Pole position | Luigi Villoresi (Maserati), 1’49″5 |
| Vainqueur | Luigi Villoresi (Maserati 4CL), en 2 h 45 min 41 s |
| 2e | Yves Giraud-Cabantous (Talbot-Lago), à 1 min 13 s |
| 3e | Louis Rosier (Talbot-Lago), à 3 tours |
| Au départ | 16 voitures, 9 à l’arrivée |
| Public | 30 000 spectateurs payants (et 5 000 resquilleurs estimés) |
Un circuit tracé dans le Neudorf
Deux ans après la fin de la guerre, la ville veut montrer qu’elle est de retour. Elle a une histoire avec la vitesse : en 1922, le Grand Prix de l’Automobile Club de France s’était couru sur les routes d’Entzheim et de Duppigheim, avec la victoire de Felice Nazzaro sur Fiat. Cette fois, on ne va pas en campagne. On trace le circuit dans le quartier du Neudorf. Trois kilomètres six cents par tour, 85 tours, un peu plus de trois cents kilomètres au total.
Le tracé n’a rien d’un circuit moderne. Des portions pavées, des rails de tramway, une courbe étroite avec les stands et la tribune à l’extérieur, des bottes de paille pour serrer encore le passage. Les historiens qui ont relu les archives parlent d’une piste dangereuse, et d’une chance certaine que les voitures s’en soient sorties sans drame. Les motos, elles, n’auront pas cette chance.
Le plateau d’une grande course
Sur la grille, on trouve ce qui se fait de mieux en Europe cette année-là. Luigi Villoresi signe la pole sur sa Maserati, en 1’49″5. Alberto Ascari, futur double champion du monde, est deuxième. Louis Chiron, le Monégasque, troisième. Il fête ses 48 ans le jour même. Derrière, les Talbot de Louis Rosier, Yves Giraud-Cabantous et Charles Pozzi, la Simca-Gordini de Jean-Pierre Wimille. Seize voitures au départ.
Les pilotes arrivent tard, comme souvent à l’époque. La Maserati de « Raph » est bloquée en Italie et ne touche Strasbourg que deux heures avant le départ. L’Équipe s’agace dans ses colonnes que « les pilotes n’aiment pas les essais ».
L’affaire de la voiture mystérieuse
C’est aux essais que l’histoire bascule une première fois. Eugène Chaboud se présente avec une « nouvelle voiture française ». Les commissaires l’inspectent. C’est une Veritas, construite en Allemagne par Ernst Loof sur une base BMW. Les voitures allemandes n’ont pas le droit de courir à l’étranger en 1947, et l’équipe a tenté de la faire passer pour un produit de la zone d’occupation française, avec des capitaux et des techniciens français.
À Strasbourg, deux ans après l’Annexion, le public ne l’accepte pas. La voiture et son pilote sont sifflés pendant les essais. La Veritas est exclue et, selon plusieurs récits, l’équipe quitte le circuit sous escorte de la police militaire. Chaboud prend le départ avec sa vieille Delahaye. Il finira sixième.
Une moto, un officiel, une jambe
Le dimanche, les motos ouvrent la journée. Peter Goodman, qui vient de monter sur le podium du Tourist Trophy de l’île de Man, gagne la course des 350 cm³. Puis vient la 500. Des spectateurs ont envahi des zones interdites le long de la ligne droite des stands. Paul Freiss, grand maréchal de l’épreuve, descend en piste pour les repousser. Goodman arrive lancé. Il le percute de plein fouet.
Freiss survit, mais perd une jambe. Goodman est grièvement blessé et ne reprendra jamais sa carrière. La presse de l’époque compte de nombreux blessés parmi les pilotes, les commissaires et le public de cette course de 500. Le Grand Prix automobile part avec une heure de retard.
Villoresi remonte tout le monde
Il fait une chaleur torride. Dans les tribunes, on se fabrique des chapeaux avec des journaux. La bière se vend 20 francs la bouteille, le jus de fruits 25. Villoresi prend la tête au départ, puis s’arrête changer ses bougies et plonge dans le classement. Chiron mène, ravitaille, laisse passer Ascari. Chiron casse sa boîte au quinzième tour. Ascari, pour la première fois de sa vie, mène un Grand Prix. Jusqu’à ce qu’une soupape lâche.
Wimille, sans freins ou presque, est remonté cinquième quand son pont arrière cède au vingt-septième tour. Giraud-Cabantous, qui ne s’arrête pas une seule fois, se retrouve en tête à la régularité. Mais Villoresi revient. Il dépasse au moins une voiture par tour, reprend les commandes et gagne en 2 h 45 min 41 s, avec 1 min 13 s d’avance sur Giraud-Cabantous. Rosier complète le podium. Sept voitures sur seize ont abandonné.
Un succès populaire, un échec financier
L’Automobile Club d’Alsace compte 30 000 spectateurs payants, et estime à 5 000 les resquilleurs. Plus de cent haut-parleurs, des cabines téléphoniques des PTT autour du circuit, un relais radio sur le toit des stands. Sur le papier, une organisation ambitieuse. Mais les journaux du lendemain sont partagés. Certains saluent la foule et le spectacle. D’autres racontent des motos et des voitures à contresens, une bagarre entre un commissaire et un motard, et surtout les blessés de la course des 500.
Les comptes ne suivent pas. Le succès populaire ne couvre pas les frais. Les organisateurs décident de ne pas refaire de Grand Prix d’Alsace, ni de réutiliser le tracé du Neudorf. Il n’y en aura plus jamais. Les photos de cette journée dorment aujourd’hui aux Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg. On peut y voir les Maserati passer devant les immeubles du quartier. Soixante-dix-neuf ans plus tard, ça reste la seule fois où la Formule 1, ou ce qui allait le devenir, a tourné dans les rues de Strasbourg.
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Photo : domaine public / Wikimedia Commons
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