Deux communiqués, une même promesse : rien ne change. C’est ce qu’ont écrit jeudi le Racing et Chelsea en annonçant le rachat des parts de Todd Boehly et de Mark Walter par Clearlake Capital. À la Meinau, la formule a une résonance particulière : les deux actionnaires sortants n’y ont jamais mis les pieds. Mais derrière ce départ discret se cache une opération à 950 millions de livres, une structure de propriété qu’on connaît mal en Alsace, et quelques échéances qui concernent directement Strasbourg. On a essayé de tout mettre à plat.
Qui possède le Racing, exactement
Le Racing n’appartient pas à Chelsea. Il appartient au même groupe que Chelsea. Le club alsacien est détenu à 99,97 % par une société baptisée BlueCo Alsace, elle-même filiale de BlueCo 22 Midco, la société qui possède aussi Chelsea, sa section féminine et quelques immeubles autour de Stamford Bridge. Tout en haut, une société britannique, 22 Holdco, dont le capital se répartissait jusqu’ici en deux catégories d’actions, selon les comptes analysés par le spécialiste des finances du football Paul Quinn : les unes pour Clearlake, 61,85 %, les autres pour Boehly, Walter et Hansjörg Wyss, environ 12,85 % chacun.
C’est cette structure que l’opération de jeudi simplifie. En rachetant les 25,7 % de Boehly et Walter, Clearlake monte à environ 87 % de l’ensemble, Wyss conservant ses 12,8 %. Le fonds californien, fondé en 2006 par Behdad Eghbali et José E. Feliciano, gère aujourd’hui autour de 90 milliards de dollars d’actifs. Chelsea et le Racing en sont deux lignes parmi plus de 400 investissements. Eghbali, 50 ans, né en Iran et passé par Morgan Stanley et TPG, était déjà l’actionnaire le plus présent dans les décisions des deux clubs. Il est désormais, de fait, le seul.
Un actionnaire qui n’a jamais fait l’unanimité
Todd Boehly était le visage du rachat de 2023, celui qui avait porté publiquement l’opération et signé pour 75 millions d’euros. Il n’a pourtant jamais fait l’unanimité, ni à Londres ni à Strasbourg. À Chelsea, les supporters lui ont reproché des recrutements à plusieurs centaines de millions pour des résultats en dents de scie, et ses relations avec Clearlake se sont dégradées dès 2024, au point qu’il évoquait publiquement des propriétaires qui pourraient « prendre des chemins différents ». À Strasbourg, son nom a longtemps été associé, dans les tribunes, à la crainte de voir le Racing devenir un club satellite. Ni lui ni Mark Walter ne sont jamais venus à la Meinau, selon nos informations. Trois ans d’actionnariat sans un match vu sur place : le départ ne bouleversera pas les habitudes du club, et il ne fera pas beaucoup de nostalgiques.
Où va l’argent : nulle part au club
Premier point à retenir : cette opération ne fait entrer aucun euro dans les caisses du Racing, ni dans celles de Chelsea. Les 950 millions de livres, environ 1,1 milliard d’euros selon le Financial Times, vont aux vendeurs. Clearlake paie comptant, avec son propre argent et celui de ses deux cofondateurs, sans emprunter, et le paiement doit intervenir d’ici la fin de l’année, au plus tard en mars 2027. Pour Boehly et Walter, qui avaient investi chacun autour de 370 millions de livres depuis 2022, c’est une plus-value modeste, de l’ordre de 100 millions par tête, sur une valorisation de Chelsea fixée à 5 milliards de livres dette comprise.
Pour Strasbourg, la conséquence est simple : le budget, les recettes, la capacité d’investissement ne bougent pas d’un centime avec cette transaction. Ce qui bouge, c’est l’identité de celui qui décidera de les faire bouger.
Le Racing dans un groupe endetté
Deuxième point, moins visible depuis la Meinau. Le groupe auquel appartient le Racing est lourdement endetté, et cette dette a été contractée pour Chelsea. Toujours selon les comptes au 30 juin 2025, un emprunt bancaire de 794 millions de livres doit être remboursé ou renégocié en juillet 2027, et un second prêt, accordé par le fonds Ares, de près de 600 millions, court jusqu’en 2033. Chelsea a par ailleurs affiché une perte record de 262 millions de livres sur l’exercice 2024-2025.
Le Racing a ses propres comptes, sa propre DNCG, et rien de cette dette n’est inscrit à Strasbourg. Mais il vit dans un ensemble dont le propriétaire devra trouver près de 800 millions de livres, ou convaincre les banques de les reprêter, dans moins de deux ans. Et c’est désormais un seul actionnaire qui devra s’en charger, là où ils étaient quatre. Cela éclaire la phrase de Marc Keller aux DNA, il y a dix jours, sur la nécessité de vendre pour 100 millions d’euros de joueurs par an. Dans un groupe qui a besoin de faire rentrer de l’argent, un club qui achète des joueurs de 20 ans et les revend à 23 n’est pas un caprice, c’est le modèle. Les 100 millions investis cet été, Moreira, Barco et Doué vendus pour près de 130 millions : c’est déjà ce qui se passe. Clearlake seul aux commandes ne l’inversera pas.
L’horizon d’un fonds
Troisième point, le plus délicat, et le plus honnête à poser. Clearlake n’investit pas dans Chelsea et Strasbourg avec son propre argent, mais avec celui que lui confient des investisseurs, réuni dans des fonds, principalement Clearlake Opportunities Partners III et Clearlake Capital Partners VII. Or un fonds de ce type a une durée de vie, généralement une dizaine d’années, au bout de laquelle il doit rendre l’argent à ceux qui l’ont confié. Cela ne veut pas dire que le Racing sera vendu à une date précise : ces fonds savent prolonger, faire passer un club d’un fonds à un autre, ou faire entrer un nouvel investisseur, comme Chelsea l’a fait en cédant 8 % de sa section féminine en 2025. Mais cela veut dire que la question de la sortie fait partie du modèle, et que la réponse n’a jamais été rendue publique, ni avant jeudi ni depuis.
Le départ de Boehly et Walter change la nature de ce risque, écrit Paul Quinn : le groupe passe « d’une structure à plusieurs actionnaires à un actionnaire unique à durée de vie limitée ». Autrement dit, tout repose désormais sur un seul propriétaire, avec son propre calendrier. Walter, de son côté, réorganise ses actifs sportifs après son opération sur les Lakers. Le divorce avec Boehly, lui, était annoncé depuis deux ans, le désaccord portant notamment sur l’avenir de Stamford Bridge. Il est consommé.
Ce qui est acquis
Reste ce qui ne bouge pas, et ce n’est pas rien. Marc Keller demeure président et l’interlocuteur unique des propriétaires, comme depuis 2023. Hugo Oliveira reste entraîneur, David Weir directeur sportif, Charlie Hutton au recrutement. Le lien sportif avec Chelsea, prêts de Jørgensen, Antwi et Essugo, achats de Washington et Kellyman, dépend du propriétaire commun, pas de Boehly : il continue. La règle UEFA sur la multipropriété, qui interdirait aux deux clubs de disputer la même coupe d’Europe sans montage particulier, s’applique exactement comme avant. Et Hansjörg Wyss, 91 ans, reste au capital, « partie prenante et partenaire ».
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