Sifflé en recevant son trophée de joueur du mois, visé par des banderoles, pris à partie après un match, insulté par le kop le soir de l’élimination européenne : la dernière saison d’Emanuel Emegha sous le maillot bleu et blanc restera comme l’une des plus tendues qu’un capitaine du Racing ait connues. Maintenant qu’il a rejoint Chelsea, la question mérite d’être posée à froid : Emegha est-il le joueur le plus détesté de l’histoire récente du club ? La réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît.
Une saison sous les sifflets
Les faits sont connus. Septembre 2025 : l’annonce de son transfert à Chelsea pour l’été suivant tombe alors que la saison vient à peine de commencer. Quelques jours plus tard, à la réception du Havre, l’attaquant néerlandais est hué en venant chercher son trophée de joueur du mois, tandis que les Ultra Boys déploient une banderole sans ambiguïté : « Emegha, pion de BlueCo. Après avoir changé de maillot, rends ton brassard. »
La suite n’apaisera rien. Le club le suspend un match pour non-respect de ses valeurs après plusieurs sorties maladroites — la boutade sur les victoires obtenues sans lui, puis celle, en sélection, où il situait Strasbourg en Allemagne. En avril, une vidéo d’explication musclée avec des supporters circule sur les réseaux, autour d’une photo en maillot de Chelsea. Et le 7 mai, après l’élimination en demi-finale de Ligue Conférence contre le Rayo Vallecano, les sifflets et les insultes du kop lui sont clairement destinés.
Un homme qui n’a pas fui
Un détail est pourtant passé sous les radars ce soir-là. Blessé, absent de la feuille de match, Emegha s’est avancé seul vers la barrière pour demander aux supporters de soutenir l’équipe plutôt que de s’en prendre aux joueurs. Diego Moreira a dû l’éloigner de la confrontation, avant de saluer publiquement l’attitude de son coéquipier. Liam Rosenior, quelques mois plus tôt, s’était dit « dévasté » par les banderoles visant l’un des meilleurs joueurs de la saison précédente, insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une minorité.
Ce que la colère visait vraiment
C’est là que le raccourci « joueur détesté » atteint ses limites. Car ce que visaient les ultras dépassait largement la personne d’Emegha : l’influence de BlueCo depuis le rachat de 2023, et la crainte de voir le Racing réduit au rang de club satellite de Chelsea.
Le dossier Emegha n’est d’ailleurs que le dernier chapitre d’une série : le retour d’Ishé Samuels-Smith à Londres après seulement trente-quatre jours en Alsace, puis le transfert de Mamadou Sarr, avaient déjà nourri le ressentiment. Et l’été 2026 n’a rien arrangé, avec le départ de Valentín Barco vers Chelsea. Emegha a été la goutte d’eau, pas la cause.
| Joueur | Époque | Motif du rejet |
|---|---|---|
| Mickaël Pagis | Janvier 2006 | Départ à l’OM en plein hiver, avec le brassard |
| Christian Bassila | Août 2005 | Niveau jugé insuffisant |
| Alexandre Oukidja | 2019 et après | Signature chez le rival messin |
| Jonas Martin | Été 2020 | Soupçons de relâchement avant son départ |
| Emanuel Emegha | 2025-2026 | Rejet du modèle BlueCo |
Le précédent Oukidja, un tout autre registre
Pour mesurer ce qu’est vraiment une détestation durable, il faut se tourner vers un autre nom : celui d’Alexandre Oukidja. Le gardien avait pourtant tout du chouchou — arrivé en National, il fut l’un des artisans de la double montée du Racing vers la Ligue 1, titulaire indiscutable en Ligue 2 sous Thierry Laurey. Mais la promotion venue, le staff lui préféra Bingourou Kamara, et il ne disputa que dix-sept rencontres dans l’élite avant de partir.
Son tort aux yeux du kop ? Avoir rejoint le FC Metz, le rival de l’Est. En août 2019, pour son premier retour à la Meinau sous le maillot grenat, il fut conspué et insulté dès sa descente du bus. Un accueil glacial devenu un rituel à chaque déplacement lorrain en Alsace, des années durant.
Bassila, sifflé sous le maillot bleu et blanc
Il existe un troisième cas de figure, plus cruel encore : celui du joueur rejeté alors même qu’il porte les couleurs du club. Christian Bassila en a fait l’amère expérience au milieu des années 2000. Milieu défensif imposant arrivé de West Ham, capitaine au début de la saison 2004-2005, le Francilien fut progressivement pris en grippe par une partie de la Meinau, avant d’être supplanté par l’émergence de Sidi Keita.
L’épilogue reste dans les mémoires. Premier match de la saison 2005-2006, réception d’Auxerre : conspué par le stade, Bassila est sorti dès la pause par Jacky Duguépéroux, contraint de céder à la pression des tribunes. Ce sera sa dernière apparition sous le maillot du Racing — il rejoindra Sunderland dans la foulée de ce mercato. L’entraîneur alsacien, lui, en a longtemps voulu à son public d’avoir traité ainsi l’un de ses joueurs.
Une sortie d’autant plus injuste que Bassila n’a jamais triché — combativité, état d’esprit irréprochable, joueur de devoir dans toute l’acception du terme, comme le rappelle sa fiche sur Racingstub. Son tort ? Ne pas avoir eu le talent que la Meinau attendait de son capitaine. Rien à voir, donc, avec une histoire de trahison.
Pagis, le départ en plein hiver
Même saison, autre onde de choc. En janvier 2006, Mickaël Pagis quitte le Racing pour l’Olympique de Marseille. Le contexte rend la pilule difficile à avaler : l’Angevin est alors capitaine, meilleur buteur du club la saison précédente avec seize réalisations, vainqueur de la Coupe de la Ligue quelques mois plus tôt, et forme avec Mamadou Niang l’un des duos offensifs les plus redoutés de Ligue 1. Il part en plein mercato d’hiver, laissant une équipe en difficulté, pour rejoindre son mentor Jean Fernandez sur la Canebière.
Sur les forums de supporters de l’époque, la rancune est vive et durable. On lui reproche un comportement de star dans ses derniers mois alsaciens, et l’impression qu’il n’aura jamais vraiment aimé le club ni la région. Vingt ans plus tard, son nom fait encore réagir dans les tribunes — un ressentiment que son fils Pablo, aujourd’hui au Paris FC après avoir été suivi par le Racing cet été, n’a pas hérité par hasard.
Jonas Martin et le penalty de la discorde
Plus récent, et sans doute le plus injuste : le cas de Jonas Martin. Vainqueur de la Coupe de la Ligue 2019, le milieu relayeur quitte le Racing à l’été 2020 pour Rennes contre 3,5 millions d’euros — quelques jours seulement après avoir manqué un penalty contre ce même Rennes. Le raccourci fut immédiat dans une partie des tribunes : il aurait raté cette tentative exprès. Le joueur s’en est défendu dans So Foot, comme nous le rapportions à l’époque, rappelant que son premier choix restait de jouer la Coupe d’Europe avec Strasbourg. Et pour cause : c’est bien le club qui l’a poussé vers la sortie, après avoir reçu une offre qu’il ne souhaitait pas refuser.
La différence est fondamentale
Oukidja et Pagis incarnaient la trahison — l’un pour avoir rejoint le rival messin, l’autre pour être parti à l’OM en plein hiver alors qu’il portait le brassard. Bassila, lui, a payé une exigence sportive impitoyable. Emegha, enfin, cristallise une colère qui vise d’abord une structure de multipropriété.
Quatre registres différents pour un même symptôme : un public qui ne pardonne rien. Et un enseignement — la saison 2005-2006 aura connu, à elle seule, deux épisodes au moins aussi violents que celui vécu par le Néerlandais.
Et pour trouver de la vraie haine, il faut remonter loin
Un détour par les archives achève de remettre les choses en perspective. Sous l’annexion, le Red Star de Strasbourg passe sous contrôle de la SS, qui débauche des joueurs du RCS en les menaçant d’emprisonnement ou d’enrôlement de force. Ceux qui endossent alors ce maillot sont haïs par la population : Fritz Keller fut ainsi sifflé quatre-vingt-dix minutes durant par le public strasbourgeois lors de son premier match face au Racing. À cette époque, le football n’était plus qu’un décor — et l’on mesure l’écart avec les querelles de mercato d’aujourd’hui.
Un divorce plutôt qu’une haine
Le mot juste, finalement, n’est peut-être pas « détesté ». Emegha a porté le brassard, inscrit des buts décisifs et participé à la plus belle campagne européenne du club depuis vingt ans. Il quitte l’Alsace en mauvais termes avec une partie du kop, mais avec le respect de son vestiaire et de son entraîneur, et sans jamais avoir déserté ses responsabilités sur le terrain.
Le Racing a connu des joueurs plus rejetés, et pour bien plus longtemps. Ce qu’a vécu Emegha ressemble davantage à un divorce houleux qu’à une haine recuite — celle qui, dans ce club comme ailleurs, se réserve d’abord à ceux qui passent chez le voisin.
Et vous, quel joueur avez-vous détesté lors de son passage ou de son départ du Racing ? Dites-le-nous en commentaire.
Oukidja a été sifflé pendant des années pour avoir signé à Metz. Emegha a été sifflé une saison pour avoir signé chez son propre propriétaire. Ce n’est pas la même histoire.











